Genéthique

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Les OGM sont-ils poisons ? Zoom sur l’étude de M. Séralini

Très récemment, un article de M. Séralini a fait la une du Nouvel Observateur, avec un titre accrocheur : «  Oui, les OGM sont des poisons ! ».

Étant personnellement opposée aux OGM, pour des raisons que je détaillerai une autre fois, je me suis tout d’abord réjouie de la parution d’une étude complète sur leurs effets sur la santé, qui n’ont pour l’instant pas été mesurés sur le long terme.

M. Séralini et son équipe auraient démontré, à l’aide d’une étude de toxicicité d’une durée de deux ans (c’est-à-dire la durée de vie moyenne d’un rat), la toxicité de l’OGM NK603, un maïs sélectionné par Monsanto. Les résultats sont accablants, et une photo montre trois rats couverts de tumeurs de la taille d’une balle de ping-pong, très impressionnantes, et je dirais même, spectaculaires.

Cependant, en regardant de plus près cet article, de nombreuses zones d’ombre apparaissent. Elles sont très bien résumées par Mediapart dans cet article. Pour faire très court, la souche de rats utilisée a tendance à produire ce genre du tumeur de façon spontanée. D’ailleurs, j’ai trouvé pour le moins surprenant qu’il ne figure aucun rat témoin sur la fameuse photo « choc ». Difficile donc de voir si les tumeurs impressionnantes sont dues à la nourriture OGM ou si c’est normal qu’elle apparaissent en fin de vie de cette race. De plus, les rats sont en nombre très insuffisant pour faire des statistiques : 10 rats de chaque sexe pour modalité, quand une étude de ce genre en demande 50. Si vous pensez que 10 rats, c’est déjà pas mal, gardez à l’esprit que 30 % d’écart signifie simplement 3 rats… Qui sait si ce n’est pas un simple effet de malchance s’ils sont morts plus tôt que les autres ? Ça peut paraître abscons mais des données ne valent pas grand chose sans bonnes analyses statistiques derrière : on évalue très mal la part du hasard « au jugé » alors que les analyses statistiques la prennent très bien en compte. Prenons par exemple une pièce de monnaie que vous tireriez à pile ou face 10 fois : en théorie, on devrait avoir 5 fois face, 5 fois pile. Mais le hasard va faire que parfois on aura 8 foispiles, mais nous aurons tendance à imaginer que cela n’est pas dû au hasard (pièce mal équilibrée). Les tests statistiques sont capables de déterminer ce qui est dû au hasard et ce qui ne l’est pas.

De plus, même en supposant que cette étude a été conduite avec sérieux, le protocole est à mon avis faussé, et ne mesure pas l’effet de l’OGM. En effet, comme vous le savez sans doute, la transgénèse est une méthode de biotechnologie permettant d’intégrer un morceau d’ADN à l’ADN d’un autre organisme, ici le maïs. Ce morceau d’ADN sera traduit, puis transcrit en une protéine, dans notre cas une enzyme capable dégrader le glyphosate (la substance active du Roundup, un herbicide total). L’OGM NK603 présente donc, par rapport à un maïs normal, deux différences :

– il a été modifié par transgénèse

– il produit l’enzyme 5-enolpyruvylshikimate-3-phosphate synthase (EPSPS)

Le protocole ne présentant pas de témoin EPSPS (un lot de rat nourri au maïs normal, mais avec des doses EPSPS), il est impossible de distinguer si les tumeurs des rats proviennent de la surproduction de cette enzyme, ou de l’utilisation d’une méthode de transgénèse. En effet, il n’est pas impossible que l’EPSPS soit toxique pour ces rats, et donc que les tumeurs aient été provoquées par la surconsommation de cette enzyme, plutôt que par la modification génétique elle-même. Donc, même si cette étude prouvait que le NK603 est toxique, il est impossible d’en déduire que tous les OGM le sont.

Pour conclure, je pense que l’article de M. Séralini semble montrer un effet sur la santé de l’OGM NK603. Cependant, il est difficile d’en être sûr, et encore plus d’en déduire que tous les OGM sont des poisons, comme le titre allègrement le Nouvel Observateur. D’ici à penser qu’il s’agit d’une opération de com’, comme le suggère Libération, il n’y a qu’un pas, surtout lorsqu’on sait que cette étude a été financée par Auchan et Carrefour, qui ont développé une grande gamme bio. Pour la neutralité de l’étude, on repassera. Cependant, ce battage médiatique autour de cet article a le mérite de poser de bonnes questions, et permettra peut être la mise en place d’une étude sérieuse sur le sujet. Restons donc vigilants en attendant.

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13 commentaires sur “Les OGM sont-ils poisons ? Zoom sur l’étude de M. Séralini

  1. ArkSeth
    19/10/2012

    La manière de présenter les choses peut parfois être aussi importante que ce que l’on a vraiment à dire. Il peut dans certains cas être intéressant de développer des effets d’annonces, mais je trouvais que M. Séralini en faisait « trop pour être vraiment honnête ».

    Effectivement, et quoi que ce soit loin d’être mon domaine de spécialité, le protocole expérimental me semble ici assez douteux. Ce genre de procédés est d’autant plus dommage que, par la suite, d’éventuels résultats allant dans ce sens, mais obtenus avec plus de méthode pourraient du coup faire l’objet d’une campagne de dénigrement.

    C’est pour ce genre de raisons qu’il est d’autant plus important d’apprendre aux gens à creuser un peu, et à connaître les démarches scientifiques, pour savoir plus facilement identifier ce genre de cas.

    D’où l’intérêt d’un blog comme celui-ci, d’ailleurs 🙂

  2. k4ede
    19/10/2012

    L’Académie des Science trouve elle aussi cet article insuffisant :

    http://www.academie-sciences.fr/presse/communique/avis_1012.pdf

  3. inconnu
    19/10/2012

    L’article de Séralini, contrairement à son titre, montre qu’il n’y a aucune différence entre les groupes de rats traités et contrôles. En effet, les test statistiques portant sur l’incidence des tumeurs ne sont pas significatifs comme on pouvait s’y attendre compte tenu de la petite taille des échantillons. Il aurait fallu une différence beaucoup plus importante pour atteindre le seuil de signification. Par exemple 3 tumeurs sur 10 rats contrôles versus 7/10 dans un groupe traité donne un p significatifs à 0.036. Cela étant, l’analyse devrait être faite par méthode de survie (type Kaplan-Meier) afin de prendre en compte le facteur temps. Cependant avec de si petits groupe on s’expose à une inflation du risque alpha de première espèce et il aurait fallu faire un calcul d’effectifs préalable pour déterminer le nombre de sujets à inclure dans l’hypothèse, par exemple, d’un doublement de l’incidence tumorale dans les groupes traités. Ce qui n’a pas été fait.
    Si l’on s’en tient aux résultats stricto sensu de cette étude on ne peut donc rien en conclure, sauf à dire prudemment, ce que les auteurs indiquent dans leur conclusion, qu’il serait souhaitable de conduire un travail à plus large échelle (que ne l’ont-ils pas fait ?).
    Ceci explique très probablement que cet article n’a pu être publié que dans une revue dont l’impact factor est relativement faible (2.99) pour la discipline. Il a probablement été refusé dans des revues de plus grande envergure en raison de ses insuffisances méthodologiques.
    Enfin, même dans une étude bien menée qui montrerait une différence réellement significative, on ne pourrait conclure que « dans les conditions expérimentale, cet travail montre que le produit x est carcinogène chez le rat de souche x ». Ce qui n’est pas nécessairement transposable à l’Homme en raison de spécificités d’espèce vis-à-vis des toxiques. On sait par exemple que certains médicaments sont toxiques chez certains animaux et sans danger pour d’autres.

    Petite précision pour votre article, on ne doit pas parler de « races de rats » mais de « souches de rats ».

  4. k4ede
    19/10/2012

    Merci pour ces précisions très intéressantes. J’ai une question cependant, vous parler d’une p-value de 0,036, ce qui, il me semble, est suffisant pour un risque alpha de 5% (qui est habituellement retenu dans les publications). La différence n’est pas flagrante, mais est tout de même significative, si je ne m’abuse ?

    Et merci pour la correction race/souche, c’est corrigé.

    • inconnu
      19/10/2012

      Oui p=0.036 est significatif au seuil de 5%. Mais quand on parle d’inflation du risque alpha c’est autre chose.
      En clair cela veut dire que quand on a de très petits échantillons, la répartition au hasard à plus de chance (ou de risque) de se faire de façon déséquilibrée. Ainsi, si on lance une pièce 10 fois on peut avoir 3 piles et 7 faces. Si on recommence les 10 lancers on peut avoir 7 piles et 3 faces. La différence est donc significative entre ces 2 séries.
      Cependant cette différence est due au hasard (si on considère que la pièce est correctement équilibrée et que les lancers ont tous été identiques). C’est cela que l’on appelle inflation du risque alpha. Autrement dit, c’est conclure à tort que la différence est significative (non liée au hasard) alors qu’elle ne l’est pas. On comprend alors que plus l’échantillon est grand, plus ce risque diminue. Il serait fort peut probable qu’avec 100 lancers on obtienne 30 et 70. Plus le nombre de lancers augmente, plus on doit se rapprocher de 50/50, un peu comme le phénomène de régression à la moyenne.
      C’est pour cela qu’on dit que les petits échantillons expose à une augmentation du risque alpha (ou de première espèce). Ce qui n’a donc rien à voir avec le fait que l’on conserve le seuil à 5%.
      J’espère que c’est plus clair.

      • k4ede
        19/10/2012

        C’est bien ce que j’avais compris, mais un doute persiste : la p-value ne prend-elle pas en compte la taille de l’échantillon afin de corriger cet effet d’inflation ?
        En tout cas, comme vous le résumiez très bien, même si le résultat était significatif, il ne peut en aucun cas être étendu à tous les OGM ni à la santé humaine.

  5. inconnu
    19/10/2012

    La p-value ne tient pas compte de la taille de l’échantillon. On doit simplement utiliser un test exact de Fisher si l’une des valeurs théorique du chi-2 est inférieure à 5% de l’effectif total. Mais cela ne résout pas le problème de l’inflation d’alpha. D’ailleurs dans l’exemple donné (3/7 versus 7/3) aucun effectif théorique n’est inférieur à 5% et pourtant le test est significatif.

    Dans le même ordre d’idée, un risque de deuxième espèce (béta) trop élevé qui conduit à un manque de puissance statistique, peut amener à conclure à tort à une absence de différence alors qu’il y en a une.
    C’est pour cela qu’il faut faire au préalable un calcul de l’effectif nécessaire avant de débuter l’étude. On doit fixer un risque alpha (5% habituellement), une puissance (90% habituellement) et une hypothèse de différence (exemple 20% d’événements dans le bras contrôle et 40% dans le bras traité). Cela permet de savoir combien il faut inclure de sujet dans chaque groupe. On accepte alors de faire l’étude en sachant que dans 10% des cas on pourra tout de même ne pas voir de différence alors qu’il y en a une (puissance à 90% ou risque béta à 10%) et qu’on pourra conclure à tort à une différence significative dans 5% des cas (risque alpha fixé à 5%).

    Si on n’a pas fait ce calcul avant alors on ne connaît pas a priori les risques alpha et béta. On pourrait faire ce calcul a posteriori. Pour continuer avec notre exemple un essai ou on s’attend à 30% d’événements dans le groupe contrôle versus 70% dans le groupe traité avec 10 sujet dans chaque groupe donne environ une puissance de 80% et un risque alpha de 20%. Soit 20% de chance (1 – 0.8) de passer à côté d’une différence significative mais également 20% de chance qu’un résultat significatif soit du au hasard.

    Pour faire ce genre de calcul on peut utiliser le module TrialSize du logiciel libre R ou un site comme OpenEpi : http://www.openepi.com/OE2.3/Menu/OpenEpiMenu.htm (qui est cependant plus limité que R).

  6. Monsieurweller
    24/10/2012

    À propos des rats : je ne comprend pas le grief en fait.
    En toxicologie, quand on fait une étude de cancérogénèse, il n’y a pas trop le choix : rats Sprague-Dawley ou souris CD1.
    De même pour la taille de l’échantillon : rappelons que pour l’ICH, il faut de 5 à 50 bestioles par groupe pour des rongeurs.

    Après, je n’ai pas regardé l’étude mais la tacler sur ces deux points, je trouve ça fort en café, dans la mesure ou cela peut s’appliquer à quelque chose comme 90% des études de cancérogénèse de ces 30 dernières années.

  7. k4ede
    24/10/2012

    Le nombre de rats par groupe est peut être conforme aux préconisations mais c’est tout de même très insuffisant pour tirer des conclusions, comme l’explique Inconnu juste au dessus.

    Pour ce qui est du choix de la souche, je ne sais pas exactement quelle liberté il avait, sachant que ce n’était pas une étude de cancérogénèse mais de tous les effets possiblement causés par les OGM. Choisir une souche qui forme spontanément des kystes en vieillissant, ça donne l’impression qu’il regarde des rats vieillir, et tente d’associer leurs kystes à une consommation d’OGM. Ça ne serait pas trop gênant si les stats derrière étaient bien solides, mais ce n’est pas le cas. L’étude semble de fait très orientée, dans le but de prouver que les OGM sont toxiques, et non pas en posant de façon neutre la question de leur dangerosité.

  8. inconnu
    24/10/2012

    Pour les études de cancérogénèse le nombre d’animaux recommandé doit être d’au moins 50 de chaque sexe par groupe (en non 10 comme dans l’étude se Séralini). Pour les études de toxicité chronique 10 animaux peuvent suffire. Ainsi le protocole de Séralini correspond à une étude de toxicité chronique mais n’est pas adapté à une évaluation de cancérogénèse.

    L’analyse statistique, comme je l’indiquais plus haut, doit faire intervenir les méthodes de survie afin de s’affranchir du facteur temps et de l’apparition spontanée de tumeurs liées à l’âge (sachant que la durée de suivi doit être d’au moins 24 mois, soit près de deux tiers de l’espérance de vie des rats). Ce qui n’est pas fait dans l’étude de Séralini.

    Ces recommandations de bonne pratique ont été publiées en 2009 et on peut les lire en détail ici : http://www.oecd-ilibrary.org/environment/essai-n-453-etudes-combinees-de-toxicite-chronique-et-de-cancerogenese_9789264071230-fr

    L’étude de Séralini correspond bien à une étude combinée toxicité chronique et cancérogénèse puisqu’elle rapporte ces deux types de résultats.

    Il ne s’agit pas de « tacler » l’étude de Séralini mais de montrer que son protocole ne respecte pas la méthodologie requise. Dans ces conditions, le crédit que l’on peut accorder aux résultats obtenus est très relatif. Sans vouloir faire de procès d’intention, je pense que Séralini était dès le départ au courant des faiblesses de ce travail et qu’il aurait du adapter le design de l’étude en conséquence.

    En ce qui concerne les animaux, on peut utiliser autre chose que les rongeurs même si c’est effectivement plus simple de travailler avec des rats ou des souris. Par ailleurs, plusieurs souches différentes de rats existent en laboratoire (Lewis, Wistar…), et il n’est pas obligatoire de se cantonner aux rats SD. Idem pour les souris (C57BL/6, Balb/c C3H…).

  9. Danièle
    19/11/2012

    J’ai bien du mal à comprendre les commentaires par trop techniques et longs …..
    je voudrais juste rebondir et élargir le débat sur le titre manipulateur du Nouvel obs : faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion.
    je renvoie au linguiste américain : Noam Chomsky qui délimite , dans un très court texte les 10 stratégies de manipulation de masses
    http://blogs.mediapart.fr/blog/robert-magnani/270312/les-dix-strategies-de-manipulation-de-masses

  10. Valente
    21/11/2012

    * Audition à l’Assemblée nationale sur l’affaire Séralini *

    Juste pour information et afin d’éclairer ceux qui comme moi se sont intéressés au sujet et…
    enfin bref ceux qui souhaitent avoir des explications : technique, éthique, politique etc

    * L’audition du Sénat du lundi 19 novembre 2012

    http://www.assemblee-nationale.tv/chaines.html?media=3628&synchro=0&dossier=12

    * l’article de Libé que je recommande et vous comprendrez pourquoi si vous le lisez

    http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2012/11/affaire-s%C3%A9ralini-une-audition-%C3%A0-lassembl%C3%A9e-nationale.html

    Merci pour ton blog Genéthique K4ede.

    Voili,voilou… Perso nous avons passez un bonne soirée OGM (Ouverture Générale du Mental)

  11. k4ede
    30/11/2012

    Très bon article sur Libé en effet, merci Valente ! Pour faire (très) court, Sylvestre Huet explique en quoi la façon de faire de Séralini n’est pas la bonne, bien qu’il soit plutôt d’accord sur le fond (revoir le modèle agricole). Bien qu’il soit assez long, ça en vaut la peine.

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Cette entrée a été publiée le 25/09/2012 par dans Actualités, OGM.

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